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Obésité : des dynamiques mondiales à deux vitesses

Selon une analyse des données anthropométriques issues de 200 pays sur les 45 dernières années, les situations d’obésité diffèrent fortement entre les pays aussi bien en termes de niveau de prévalence atteint que de tendance d’évolution.

La progression de l’obésité se stabilise dans les pays développés mais s’accélère dans les pays en développement. C’est sous ce titre que la NCD Risk Factor Collaboration – une collaboration scientifique spécialisée dans l’étude des maladies non transmissibles regroupant des centaines de chercheurs du monde entier – a publié en mai 2026 dans la revue Nature son analyse de l’évolution de la prévalence de l’obésité dans 200 pays sur près d’un demi-siècle (1980-2024). Cette analyse d’ampleur a été réalisée à partir de 4 050 études disposant de données anthropométriques mesurées en population, totalisant 232 millions d’individus.

De l’augmentation au plateau : tous les pays n’en sont pas au même stade de la transition

Alors que l’on qualifie souvent l’obésité d’épidémie mondiale, des évolutions temporelles très différentes sont en réalité observées selon les pays et les sous-groupes de population :

Pays à hauts revenus

  • Ainsi chez les enfants et les adolescents (Figure), dans la plupart des pays à haut revenu, l’augmentation de l’obésité a surtout eu lieu avant le début du millénaire ; depuis, la hausse s’est ralentie, voire stabilisée – et pourrait même légèrement diminuer dans certains pays1 (Italie, Portugal, France).

  • Chez les adultes des pays à haut revenu (notamment dans les pays Européens) on observe généralement le même effet de décélération puis de plateau que chez les enfants, mais cet effet s’est amorcé plus tardivement (environ une décennie plus tard). Il apparait souvent plus tôt chez les femmes que chez les hommes.

  • Bien que cet effet de plateau semble survenir dans la plupart2 des pays à haut revenu, de façon plus ou moins précoce, la stabilisation de la prévalence de l’obésité se fait à des niveaux très différents selon les pays. On peut distinguer 1) les pays où la prévalence s’est stabilisée à des niveaux d’obésité relativement bas, en dessous de 10 % pour les enfants et de 25 % pour les adultes : c’est le cas des pays d’Europe de l’Ouest (comme la France mais aussi le Danemark, les Pays-Bas), ou du Japon. 2) et les pays – essentiellement anglosaxons – où la prévalence s’est stabilisée à des niveaux bien plus élevés (20-25 % pour les enfants ; 25-45 % pour les adultes), comme aux Etats-Unis, au Canada, au Royaume-Uni ou en Nouvelle Zélande. Ainsi, la stabilisation observée ne veut pas nécessairement dire que la problématique de l’obésité est résolue.

Pays à revenu faible ou intermédiaire

  • Contrastant avec les pays à haut revenu, la plupart des pays à revenu faible ou intermédiaire en Asie, Afrique, Amérique centrale, et Iles du Pacifique voient la prévalence de l’obésité infantile augmenter (Figure). Le rythme de progression est constant dans certains pays mais connait une accélération dans d’autres. Chez les adultes, si des effets de plateau sont observés dans quelques pays, parfois à des niveaux très élevés3, l’obésité continue de progresser dans la plupart des pays à revenu faible ou intermédiaire d’Europe centrale, d’Afrique subsaharienne, d’Asie et d’Amérique latine, ainsi que dans certains pays des Caraïbes et des îles du Pacifique.

Figure : Phase de la trajectoire d’évolution de l’obésité selon les pays chez les enfants, pour les filles (en haut) et les garçons (en bas).

Ces résultats témoignent de l’hétérogénéité des situations des pays face à l’obésité, et corroborent les dynamiques d’évolution temporelle en 4 phases (prévalence faible > augmentation > stabilisation > diminution) proposées dans les modèles théoriques de transition de l’obésité. Si elles se poursuivent, les amorces de diminution de prévalence observées dans certains pays pourraient valider la 4e phase de tels modèles, jusqu’alors hypothétique.

À la recherche des facteurs permettant d’infléchir la trajectoire

Les chercheurs s’interrogent sur les déterminants supposés communs et mondiaux habituellement avancés pour expliquer l’obésité (comme la sédentarité liée au mode de vie, etc.). Si ces facteurs peuvent être pertinents, ils ne permettent pas d’expliquer à eux seuls l’hétérogénéité des situations rencontrées : des pays présentant des niveaux de développement (revenu national), des modèles économiques (libéral vs. interventionniste), des environnements de vie (ex. degré d’urbanisation…) et des technologies (ex. mécanisation, électrification) pourtant similaires peuvent connaître des prévalences basses ou élevées, et se situer à des phases de transition différentes. Dans un même pays, des tendances différentes peuvent s’observer pour différents sous-groupes de population (adultes/enfants ; hommes/femmes).

D’autres pistes de facteurs à l’œuvre sont envisagées par les chercheurs : normes culturelles sur les aliments et quantités consommés et sur la corpulence « idéale » ; disparités socio-économiques affectant les choix alimentaires et les comportements d’activité physique ; politiques sociales (programmes d’éducation, repas scolaires…) permettant d’y remédier ; etc. Sans oublier d’autres déterminants potentiels comme le polymorphisme génétique, les rythmes de sommeil, l’exposition à des substances comme les perturbateurs endocriniens, etc.

Les chercheurs estiment que la stabilisation de l’obésité dans les pays à haut revenu ne peut pas être formellement attribuée aux politiques de santé menées dans ces pays, qui ont essentiellement reposé sur des campagnes d’information nutritionnelle faisant porter la responsabilité des choix alimentaires aux individus sans améliorer l’environnement alimentaire et ont entretenu ou aggravé les inégalités sociales de santé. Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, les politiques publiques étaient quant à elles historiquement tournées vers la dénutrition et ont tardé à s’adapter aux nouveaux enjeux accompagnant la transition alimentaire.

Pour caractériser pleinement les facteurs de succès dans la lutte contre l’obésité, les chercheurs invitent à réaliser des analyses multi-pays et des études de cas approfondies dans des pays spécifiques, en particulier ceux où l’obésité n’a pas augmenté, s’est stabilisée à des niveaux faibles ou s’est stabilisée précocement. Dans tous les cas, de même qu’il n’existe pas une épidémie uniforme d’obésité, les réponses ne seront vraisemblablement pas universelles : les stratégies devront être pensées au regard des contextes nationaux.

Source : NCD Risk Factor Collaboration (NCD-RisC). Obesity rise plateaus in developed nations and accelerates in developing nations. Nature 653, 510–518 (2026). https://doi.org/10.1038/s41586-026-10383-0.

1 Dans ces pays, les diminutions de prévalence d’obésité restent faibles (inférieure à 0,15 points de pourcentage par an) et non discernables de zéro chez les enfants ; chez les adultes, les vitesses de diminution sont inférieures à 0,50 point de pourcentage par an

2 à quelques exceptions dans des pays où la prévalence continue d’augmenter : Australie, Suède, Finlande…

3 Prévalences d’obésité atteignant 40 à 50 % dans certains pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, et 50 à 80 % dans certaines îles du Pacifique