Une exposition plus élevée à certains conservateurs couramment ajoutés aux produits industriels disponibles sur le marché est associée à une incidence accrue de cancers et de diabète de type 2. Décryptage de deux nouvelles analyses des données de la cohorte française NutriNet-Santé.
C’est un nouvel élément d’alerte sur les additifs alimentaires : d’après une analyse des données de la cohorte française NutriNet-Santé, la consommation de certains conservateurs couramment utilisés dans de nombreux produits industriels disponibles sur le marché (20 % des produits du marché en contiennent) serait associée à des risques accrus de diabète de type 2 et de certains cancers.
Pour parvenir à ces conclusions, les chercheurs ont suivi plus de 100 000 adultes pendant plusieurs années (8 ans en moyenne). Ceux-ci renseignaient régulièrement leurs consommations alimentaires à l’aide de rappels de 24 h, en précisant les marques des produits consommés. Cette information, rarement collectée dans les études alimentaires, était croisée avec des données sur les teneurs en additifs des produits du marché, issues de dosages et de bases de données diverses (Efsa, GSFA). Les données ainsi obtenues ont permis d’une part, de décrire l’exposition alimentaire des Nutrinautes aux conservateurs ; d’autre part, d’évaluer s’il existait un sur-risque d’apparition de maladies comme les cancers ou le diabète de type 2 en lien avec cette exposition.
À présence ubiquitaire, exposition généralisée
Un ou des conservateurs étaient présents dans l’alimentation de la quasi-totalité des sujets (99,7 % d’entre eux), avec une soixantaine (n = 58) de conservateurs différents identifiés au total dans les enregistrements alimentaires de l’ensemble des sujets (dont 27 conservateurs antioxydants, ces derniers pouvant être utilisés à visée conservatrice dans certains produits). Les conservateurs les plus fréquemment consommés sont : l’acide citrique (présent dans les consommations de 92 % des sujets), suivi par les lécithines (87 %), les sulfites (84 %), l’acide ascorbique (84 %), le nitrite de sodium (74 %) et le sorbate de potassium (66 %). Si de nombreux conservateurs présentaient un usage ubiquitaire dans les différents groupes alimentaires, d’autres étaient davantage réservés à certains groupes. Par exemple, 85 % des apports en sulfites provenaient des boissons alcoolisées ; 54 % des nitrites et 80 % des nitrates provenaient des charcuteries. Enfin, les aliments ultra-transformés (catégorie 4 de la classification NOVA) étaient sources de 35 % des consommations de conservateurs, suggérant que ces substances ne sont pas exclusivement présentes dans les AUT mais sont aussi ajoutées à des aliments moins transformés.
Focus sur les 17 conservateurs les plus fréquemment consommés
Pour analyser les associations entre les niveaux de consommation de conservateurs et les risques d’apparition des cancers et du diabète de type 2, les chercheurs ont considéré les 17 conservateurs les plus consommés (i.e. par au moins 10 % des sujets).
Pour 6 de ces conservateurs – sorbate de potassium, métabisulfite de potassium, nitrite de sodium, nitrate de potassium, acide acétique, érythorbate de sodium – les risques de cancers totaux et/ou du sein et/ou de la prostate apparaissaient augmentés1 chez les consommateurs les plus exposés par rapport aux consommateurs les moins exposés. À l’exception de l’érythorbate de sodium, ces conservateurs sont essentiellement des conservateurs au sens strict, i.e. non antioxydants.
La consommation de 12 conservateurs, antioxydants ou non, était par ailleurs associée à une plus grande incidence du diabète de type 2 : sorbate de potassium, métabisulfite de potassium, nitrite de sodium, acide acétique, acétate de sodium, propionate de calcium, ascorbate de sodium, alpha-tocophérol, érythorbate de sodium, acide citrique, acide phosphorique et extraits de romarin (E392).
Ces associations étaient indépendantes de nombreux facteurs inclus dans les modèles pour ajustement et analyses de sensibilité, et en particulier de la qualité nutritionnelle du régime, du mode de vie des sujets (tabac, alcool, activité physique…), de la proportion d’aliments ultra-transformés dans le régime, des autres additifs présents dans le régime, etc.
Limiter l’exposition et réévaluer la sécurité d’emploi
Si ces résultats ne démontrent pas formellement une implication causale des conservateurs pointés dans la survenue des cancers et du diabète de type 2, ils sont néanmoins soutenus par des données expérimentales suggérant que certains conservateurs perturbent des voies métaboliques (ex. voie signalisation de l’insuline/insulino-résistance), inflammatoires et immunitaires, peuvent impacter certaines étapes de la cancérogenèse (ex. prolifération cellulaire), voire former des composés reconnus comme carcinogènes probables par le CIRC2 (composés nitrosés formés à partir des nitrates et nitrites).
Les chercheurs invitent à prendre en compte ces données épidémiologiques et expérimentales pour la réévaluation de la sécurité d’emploi des conservateurs dans les aliments, et si nécessaire, la modification de la réglementation sur les substances et doses autorisées. Dans l’attente et compte tenu des éléments de risque déjà mis en évidence, les chercheurs encouragent les fabricants à limiter autant que possible le recours aux conservateurs associés à des risques potentiels dans leurs produits, et les consommateurs à se tourner si possible vers des produits dépourvus de ces substances.
Sources :
- Hasenböhler A, Javaux G, Payen de la Garanderie M, de Edelenyi FS, Yvroud-Hoyos P, Agaësse C, De Sa A, Huybrechts I, Pierre F, Audebert M, Coumoul X, Julia C, Kesse-Guyot E, Allès B, Deschamps V, Hercberg S, Chassaing B, Srour B, Deschasaux-Tanguy M, Touvier M. Intake of food additive preservatives and incidence of cancer: results from the NutriNet-Santé prospective cohort. BMJ. 2026 Jan 7;392:e084917. doi: 10.1136/bmj-2025-084917.
- Hasenböhler A, Javaux G, Payen de la Garanderie M, Szabo de Edelenyi F, Bourhis L, Agaësse C, De Sa A, Huybrechts I, Pierre F, Coumoul X, Julia C, Kesse-Guyot E, Allès B, Fezeu LK, Hercberg S, Deschasaux-Tanguy M, Cosson E, Tatulashvili S, Chassaing B, Srour B, Touvier M. Associations between preservative food additives and type 2 diabetes incidence in the NutriNet-Santé prospective cohort. Nat Commun. 2026 Jan 7;16(1):11199. doi: 10.1038/s41467-025-67360-w.
1 Aucune association n’était observée avec les autres cancers peut-être en raison d’un manque de puissance statistique (moins de cas incidents). Pour le cancer colorectal, une seule association était observée : une moindre incidence associée à la consommation d’extraits de romarin.
2 Centre international de recherche sur le cancer